Le Fado
jeudi 1er avril 2004 par herve
Il y a des expériences qui nous laissent le coeur aux prises avec un côté inconnu, secret et authentique de la vie. Le Fado est l’une d’elles. Seul le comprend celui qui, plus que l’entendre, l’a déjà écouté ou chanté, dans un des rares temples où de manière véritable se préserve encore son culte. Du profil extatique, contenu et hiératique du (ou de la) fadiste aux trilles de la guitare portugaise et aux âmes qui, silencieuses, yeux clos dans la pénombre, partent d’un frisson de la moelle épinière à la rencontre de la Saudade, " le languir " (au sens vieilli de ce mot), c’est la même action déchirante sur les ténèbres de la banalité.Demeurant, seule, la Voix, une voix endolorie qui jaillit des entrailles comme la flamme d’un feu qui tout consume. Passion pure, gratuite, sans but autre que l’embrasement, embrasement d’autant plus grand qu’offert : " don sacré ".
Des culs-de-sac et ruelles du coeur obscur de Lisbonne ou des salons de l’aristocratie la plus " pur-sang ", une même voix s’élève, quand le crépuscule réabsorbe dans l’obscurité les contours féminins de la ville blanche et rose. Le vent, qui jadis engrossait les juments au Monte Santo, vient à présent pincer les cordes d’une guitare portugaise. Le Tage préte la fraicheur et le rythme de ses vagues. Et les nymphes, sirènes et tritons prennent forme humaine, et, à la lueur de la Lune, se vétissent de noir afin d’être plus nus, plus dans l’intimité de la nuit absolue. C’est alors que les Muses, les Muses camoniennes, soufflent : la célébration commence
Bercée par les voiles gonflées du Voyage et par le ressac des marées de l’histoire, par l’esprit troubadour luso-arabe et par la moiteur langoureuse du lundum afro-brésilien, cette voix qui se dresse à plomb, rachetant Ciel et Terre de la scission originelle, c’est le Portugal. Le Portugal et sa matrice lointaine, atlante et à estrimnique (1), serpentine et lusitane, à la fin d’un cycle, en cette évanescence du monde. Avec l’ivresse, d’idéal ou - en cas de désespoir - de vin, la gastronomie chamaniste, la poésie mystique, épique ou lyrico-panthéiste, le sébastianisme, l’art tauromachique de la prise du taureau par les cornes, le baroque, la bizarrerie, le rêve réalisateur de l’impossible, la folie et la Saudade, le Fado est l’une des extases par lesquelles peu à peu nous résistons au Coca-Cola, au fast-food, à l’embourgeoisement de la culture, à l’intellectualisation du sentiment religieux, à l’épidémie médiatico-publicitaire, à l’impérialisme de l’imaginaire anglo-saxon et à la destruction des âmes et de la planète par la consommation et par la barbarie techno-buro-ploutocratique.
Dans le Fado le tragique perdure. L’irrationnelle scission entre l’individu et l’Absolu, qui fait que relativement il y ait Destin, Fatum - l’impersonnelle Moira, que les Grecs savaient supérieure aux dieux eux-mêmes - défie tout le dogme religieux et les métaphysiques qui en dérivent. Pour cela les Portugais la chantent, dans l’ironie saturnienne de qui contemple comme vains tous les artifices de la raison. Ils savent sans y avoir jamais pensé, que seule la douleur, l’extrême douleur de l’identification avec le mal du monde, nous libére de ce dernier. Assumée et célébrée jusqu’à épuisement, en corps et âme et esprit, en corps-âme-esprit, la souffrance se transmute en Joie, la seule - celle-là - non factice. Catharsis, une catharsis pratiquée dans la vie quotidienne d’une population, rite d’un mythe oublié ou inutile. Et dire que tant d’intellectuels, dans leur ignorance ex-cathedra, la jugent ensevelie dans le théàtre grec ou dans la Poétique aristotélicienne
A l’Amour j’ai voulu me dérober, /Ainsi qu’au don sacré : /Mais dedans mon génie /Voyant ma destinée, qu’avais-je à faire ?/ A l’inéluctable j’ai cédé. Bocage
Entre la conjuration ou l’expiation du mal d’exister - cette primordiale injustice de la séparation entre l’individu et la Plénitude qui fait de chaque naissance une mort et vice-versa -, la révolte contre les dieux et le destin et l’acceptation résignée d’un " sort " donné par Dieu, le Fado est finalement un mélange paradoxal de sagesse et d’ignorance ou oubli. Oubli du fait que la Vie - sous peine d’absurdité radicale ou d’infernal délire divin - est métamorphose où tout ce qui arrive à chacun ne peut être engendré et mérité que par lui-même, fruits d’actions libres à leur origine mais accompagnées de leurs effets par voie de nécessité, et en fonction de l’intention, de l’intensité et des circonstances de ces actions. Ce qui rend possible la conversion du destin en destination, ou la Libération pleine de toutes les inévitables limitations existentielles, en rien comparable avec l’anesthésie, le suicide lent et la langueur de la délectation dans une souffrance non émancipatrice. Ainsi, aux vers du bien connu Fado � sorte, "le Destin, c’est le sort", de Jaime Mendes :
Bien pensé /Tous avons notre destin /Et qui nait mal destiné /Meilleur destin n’aura /Le Destin, c’est le sort / Et du berceau jusqu’à la mort / Personne n’échappe pour plus fort / au Destin que Dieu donne.
Bocage répondrait bien : Les divinités ne forcent point les coeurs, /Destin ami n’existe, ni destin fâcheux, /Destins sont les passions, sont les volontés.
Assurément, le Portugal participe beaucoup de cette melancolia, qu’Aristote, dans le célébre Problème XXX, considère comme inhérente à tout génie ou homme d’exception, la mettant en rapport avec la folie, la propension à la poésie, au vin et à l’érotisme. Si à cela nous joignons le goût pour les chevaux et pour les taureaux, et l’indispensable guitare, nous aurons, en remplaçant " mélancolie" par "Saudade" - de portée sémantique plus riche, et dotée d’une ouverture au " salut " que le terme grec ne contemple pas -, un tableau parfait de la bohème fadiste. Et peut-être le fado vadio - le " fado vagabond " -, chanté par qui passe, dans les bistrots - par exemple la Mascote da Atalaia, actuellement fermée et aux obscures divinités de laquelle on doit tant de ce qui inspire ces lignes - et dans les rues, dans les pérégrinations à l’intérieur et à l’extérieur des portes, autrefois en carrosses et fiacres, est-il encore une des dernières expressions d’une vie aventurière, nomade et itinérante, naturellement marginale par rapport à l’existence domestiquée, que l’excés de civilisation, réprimant, au lieu de supprimer aiguise, la polarisant dans des formes aujourd’hui chaque fois plus violentes et perverses. Héritage lointain des groupes médiévaux de batifoleurs, mélanges de clercs, étudiants et chanteuses, trouvères, jongleurs et histrions, en une époque où, malgré l’incompréhension ecclésiastique, on chantait et dansait encore dans les églises, processions et cimetières (Carolina Michéelis de Vasconcelos montre la vigueur de ces pratiques dans la culture galaéco-portugaise), et un siècle avant que la jeunesse anglo-saxonne produise ses "rebelles sans cause", convergeant avec l’apocalyptique No Future de l’ère " punk " et tous les post-nihilismes contemporains, Lisbonne a trouvé, dans la sainte alliance du maquereau, du gentilhomme excentrique et de la prostituée, et au son du fado, la même dénonciation inconditionnelle des valeurs et du progrés sans valeur de la culture et de la société bourgeoises. Dansant, ou " battant le fado " de façon à ce point licencieuse qu’aussitôt il attira censure et répression, le " fadistage fixe " oppose, en pleine ère industrielle et urbaine, le sens archaique de la fête, du potlatch et de l’excés, soit du sacré ludique, (non institutionnel et méta-religieux) à l’ascendante moralité productive, mercantile et puritaine. Avec la complicité d’une aristocratie fidèle aux valeurs de la générosité, du don, de la terre, du loisir et de la démesure aventurière, dédaigneuse des nouveaux riches et de leur rationalisme engraissé aux sauces du culte du travail, la tradition portugaise a polarisé une subversion contre l’ordre nouveau des " parvenus " auto-désignés comme respectables, embryon des hommes gris qui, de nos jours, gèrent l’agonie du monde.
Comme par hasard, de ce contraste entre l’infini qui réside dans l’âme et le peu de lui qu’elle et le monde humain supportent du fait qu’ils sont plus rivés au domaine mental, politico ou technico-économique de l’univers, proviennent le sens élégiaque et triste, très prononcé, de l’âme portugaise et la résignation face à la disgrâce, du " peuple des suicides " (Unamuno) dont Pascoaes a dit qu’il était tel par l’amour de Dieu . Ce " navrement " fort empreint de Saudade, à savoir que le plus important manifeste sa présence seulement au sein de son absence, vision selon laquelle le "maintenant" ne l’est que par décadence d’un intemporel " jadis ", on la trouve déjà dans les rimes des Chansonniers, dans les méditations de la dynastie d’Avis et dans la dénonciation, sous la plume de Gil Vicente - à la première personne, face à Joao III, l’initiateur de l’Inquisition - de la substitution de l’esprit badin par les lamentations vétérotestamentaires de Jérémie :
" Au Portugal j’ai vu, moi / dans chaque maison un tambour / un pipeau dans chaque botte de foin, / et il y a vingt ans / qu’il n’y a ni pipeau ni joueur de pipeau / Ni devant chaque porte une terrasse / ni à chaque village ses dix folies (2)/ ni à chaque maison son joueur de tymbale / et maintenant Jérémie / est notre tambourineur. " (Tragi-comédie de l’hiver et de l’été)
Mais l’esprit dionysiaque a persisté dans la musique, et particulièrement dans la populaire (comme l’a vu Nietzsche), où la séparation entre acteurs et spectateurs, comme dans le chant et la danse en commun, règne beaucoup moins. Le même esprit se perpétue dans le silence rituel où la communion dans un même corps mystique est également préservée. Procédant de l’archaique religiosité cosmique, matriarcale et pré-olympique, en Occident, ou pré-védique en Orient - dans les deux cas pré-aryenne - par le refus et l’intégration dissimulée dont se sont constituées les grandes religions planétaires, l’attitude dyonisiaque des mystères et des cultes initiatiques a rencontré chez nous la juste célébration des Grandes Méres, dispensatrices de la Vie et de la Mort et, surtout, du Chant qui transporte l’âme au-delà du point de coincidence de ces deux piles. Severa (3) et Amalia sont, avec toutes leurs différences et certainement plus que selon leur profil psycho-biographique, cette vivante instance mythique de l’Eternel Féminin qui, dans la vision géniale de Pascoaes, est la " Vierge de la Saudade ", Vierge qui, une fois fécondée par le héros de la Quête que nous incarnons, ne pourra qu’enfanter un nouveau Dieu-Homme, Maître-Roi d’un univers transfiguré.
Alors la Saudade, intime union et complémentarité des contraires, se rachétera de son divorce par lequel, au Portugal, se maintinrent la mémoire, la tristesse, le Fado, et émigrant pour le Brésil, le désir, l’espérance, la joie, le Carnaval. Et c’est alors que Portugal
"Son chant désenchantera /Et, découvert "à le Voilà "(4) /baise-main Royal il y aura, /Au beau son de la voix /De Joao Ferreira Rosa /Chantant le Fado Du Fado Vaincu, /Accompagné des mille guitares /D’Alcacer-Quibir /Jouées par tous les navigateurs /Des voies de l’Aventure, /Et, culminant en Résurrection,/ L’illustre à mourir sans hâte /De ces quatre cents ans /D’interminable agonie /Rien d’autre, après tout, /Qu’un simple mauvais rêve, /Illusion magique dissipée /Par - à splendeur ! - la Lumière /De l’embouchure du Tage."
Notes :
(1) Oestrimnia, du grec oistros, la fureur sacrée, et Ophyussae, la Terre des Serpents, sont les plus anciennes désignations de l’extrême occident ibérique. (2) La folie c’est une danse originaire de l’Ibérie ou du Portugal, qui donne aussi son nom à des musiques, chansons et fêtes populaire portugaises. (3) Ancienne et presque légendaire chanteuse du Fado. (4) Le Fado do Embuéado (Fado du Voilà) présente le Roi du Portugal voilà, gardant son anonymat, pendant une session de fado, au cours de laquelle il se dévoile, évoquant ainsi le retour mythique et salvateur du roi Encoberto, transfiguration du Don Sébastien disparu.
Pour se procurer le texte :
Revue L’Originel N°9
Le Fado, Passion pure, gratuite, " don sacré" .
Auteur : Paulo Alexandre Esteves Borges.
Traduction Emmanuel C. Gatete.
herve
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